De l’Utopie… voyage en doute et en certitudes

Utopie, le maître-mot qui excuse et conforte tous les immobilismes …

Au 5ème siècle avant Jésus-Christ, la première UTOPIE POLITIQUE, celle qui servit de modèle à toutes celles qui lui succédèrent, fut décrite par Platon dans « La République » :  Aristocratie, Timocratie, Oligarchie, Démocratie, Tyrannie, Ethique et Eschatologie …

Puis aux 1er et 3ème siècle après Jésus-Christ, à la pratique du doute qui minait leur époque, les Stoïciens ont préféré celle de la vigilance et de la certitude, requérant une mobilisation permanente du sujet. Ce qui permit à Marc-Aurèle, l’empereur-philosophe, de s’apostropher en ces termes « N’espère pas dans la République de Platon », se refusant philosophe-roi et n’admettant pas la philosophie comme prétexte à UTOPIES ni de convertir l’humanité, mais bien de travailler sur lui-même.  Il désigne ainsi la philosophie : la logique, la physique et l’éthique, exprimant ainsi les paradoxes du stoïcisme :

  1. La discipline de l’assentiment mène à une acceptation du monde exempte de toute naïveté et à une joie philosophique,
  2. La discipline du désir à un mysticisme critique et à une intuition aimante du tout qui passe par la conscience de sa rationalité,
  3. La discipline de l’action, l’art de concilier le détachement et l’efficacité :
    « Agir, c’est accomplir doublement sa nature d’homme, à la fois en se mettant au service de la communauté et en préservant sa liberté ».

Après Epictète affirmant que « la mort n’est pas redoutable, seul est redoutable le jugement selon lequel elle est redoutable », Sénèque préconise la quiétude comme but à atteindre « il faut neutraliser les affects, éliminer le désir, être roi en soi : alors advient la sagesse, la joie et la liberté ».  Et dans sa lettre à Lucillus, 5 mois avant son suicide : « C’est bien peu de choses que la vie, mais c’est une immense chose que le mépris de la vie », responsable d’avoir contribué à ce qu’existe l’un de nos plus beaux et plus triste rêve  d’indépendance absolue : « être maître chez soi, quitte à ce que la maison soit vide ».

 Au 5ème siècle, viennent les UTOPIES RELIGIEUSES avec Saint-Augustin, proclamant « la vocation universelle de l’église, l’incapacité de l’homme à mériter son salut et la toute puissance de la grâce » … argumentant ainsi contre les manichéens : « L’absolu du Mal et l’absolu du Bien constitue une erreur. Le Bien et le mal se lient au niveau de l’agir, à la manière de l’ombre et de la lumière. Cependant le Mal est subordonné au Bien qui, seul, procède de l’énergie Divine ; le Mal n’est donc efficient que par le Bien qu’il recèle ».

 Passons directement au 15ème siècle pour faire court … suivent les UTOPIES POPULAIRES, avec Thomas More, inventeur de l’Ile « Utopie » (du grec « nul part ») :  « Le père trouve là tout ce dont lui et les siens ont besoin, et il peut tout emporter sans payer ni rien donner en échange. Pourquoi lui refuserait-on, puisqu’il y a de l’abondance en toutes choses et que l’on ne doit pas craindre que quelqu’un réclame davantage que ce qui lui est nécessaire ? D’ailleurs, pourquoi demanderait-il quelque chose qui ne lui serait pas nécessaire, étant donné qu’il est sûr de ne jamais manquer de rien ». 

Au 16ème siècle, Francis Bacon affirme : « Notre méthode consiste à analyser les choses froidement … et à découvrir un bien qui soit réel, durable et légitime, et qui unisse la raison à l’expérience. Dans notre institution, nous essayons de connaître la cause et les mouvements secrets des choses, afin d’élargir les frontières de l’empire humain et de dominer totalement la nature. » … et Tommaso Campanella avec « La Cité du soleil ».

 Au 17ème siècle, chacun développe son UTOPIE : James Harrington et son « Océana » ; Henri Nevile et « L’ile des Pins » ; Winstantley et sa très violente « Loi de justice » ; Miguel de Cervantès avec « Don Quichotte » ; Cyrano de Bergerac et son « Histoire comique des Etats et des Empires de la Lune » ; Denis Varaisse d’Alllais et « L’histoire des Sévarites » ;  puis, vient la première UTOPIE PEDAGOGIQUE avec Fénelon et son « Télémaque », suivi …

 … au 18ème siècle, de Jean-Jacques Rousseau et « l’Emile » ; Johan-Heinrich Pestalozzi avec « Léonard et Gertrude » ; Johan-Wolfgang Goethe et « Les années de voyage de Wilhem Meister » ; Gaspar Melchior de Jovanellos et son « Rapport sur la loi agraire » ; …

 … s’enchaîne, la REALITE COMME UTOPIE : Daniel Defoë et son « Robinson Crusoë » ; Jonathan Swift et « Les voyages de Gulliver » ; Morelly et « Son code de la nature » ; Peter Plockoy et « La société des amis », créant Philadelphie (ville de l’amour fraternel) ; Voltaire et son « Candide » ; Denis Diderot et le « Supplément au voyage de Bougainville » ; Robert Paltock et « Les aventures de Peter Wilkins » …

 … abonde la POESIE UTOPISTE avec Percy Byssche Shelley et son « Prométhée délivré » ; William Wordsworth ; Robert Southey, Samuel Taylor Coleridge ; William Blake et la « Nouvelle Jérusalem » …

 … arrive la REVOLUTION UTOPISTE : Thomas Spence « Description et constitution de Spensonia, pays merveilleux entre Utopie et Océanie » ;  la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » rédigée par l’alliance du Tiers-Etats, du Prolétariat et de la Paysannerie, qui ne profita qu’à la Bourgeoisie, abolie du fait de la guerre pour disparaître sous Napoléon. La classe ouvrière trahie, apparurent …

 … aux 18ème et 19ème siècles, LES SOCIALISTES UTOPIQUES, François-Noël Babeuf et la « Conspiration des égaux » ; Claude-Henri de Saint-Simon « Lettre d’un habitant de Genève à ses contemporains », « De la réorganisation européenne », « Cathéchisme des industriels ».  Ni hors du temps et de l’espace, il écrit :  « L’âge d’or de l’humanité n’est pas derrière nous ; il est dans l’avenir et on le rencontrera grâce au perfectionnement de l’ordre social.  Nos pères ne le connurent pas, nos enfants le contempleront un jour. Nous avons le devoir de leur préparer le chemin. »  Ou encore,  « Dans le nouveau christianisme, toute morale découlera immédiatement de ce principe : les hommes devront se considérer comme des frères. Ce principe, qui trouve son origine dans le christianisme primitif, sera glorifié et signifiera dans sa nouvelle forme : la religion doit aider la Société à atteindre son but principal qui consiste en l’amélioration la plus rapide du sort des pauvres. » … (et 1993 avoue 53 millions de pauvres dans la Communauté européenne ! )  (1)

 … et ses diciples Saint-Simoniens en France, Prosper-Barthélémy Enfantin … en Russie Herzen, Ogariov … en Espagne Fontcuberta, Raull, Garrido … puis Charles Fourier et ses Phalanstères, « Théorie des quatre mouvements », « Théorie de l’Unité universelle », « Le nouveau Monde industriel », « Le Nouveau monde amoureux » … et ses propres disciples : Victor Considérant ; Albert Brisbane ; Henri-David Thoreau « Walden ou la vie dans les bois » ; Joaquim Abreu ; Robert Owen « Nouvelle mise au point de la Société » ; Etienne Cabet ; Georg Buchner ; August Becker ; Willem Weitling …

 Les  19ème et 20ème siècles voient éclore l’UTOPIE COMMUNISTE, Karl Marx « Manifeste du Parti communiste » avec Friedrich Engels : « Enfin le jour se levait : désormais la superstition, l’injustice, le privilège et l’oppression devraenit être balayés par la Vérité éternelle, la Justice éternelle, l’Egalité fondés sur la nature et les droits inaliénable de l’Homme » … Lénine et les UTOPIES CONCRETES, les kolkozes communistes, les Kibboutz socialistes d’Israël, les Mormons, etc …

 L’UTOPIE ET LA CIVILISATION, Lord Lytton « Race future ». Edward Bellamy « Regard rétrospectif : 2000 à 1887 » ;  Hertzka « Freiland : image d’une société future » ; Herbert-George Wells « Une Utopie moderne » … et la plus grande partie de ses romans …

 … suivent les ANTI-UTOPIES, Gilbert-Keith Chesterton « Le Napoléon de Notting Hill » ; Edward-Morgan Forster « La machine s’arrête » ; Aldous Huxley « Le meilleur des mondes » ; Georges Orwell « 1984 » … et nombre d’œuvres de science-fiction s’inspirant de thèmes plus ou moins classiques …

 … et les PROPOSITIONS UTOPIQUES, Burrhus-Frédéric Skinner « Walden Two » ; Percival et Paul Goodman « Communautés », « Essais utopiques », « Nouvelles réformes » ; David Riesman « La foule solitaire ».  Herbert Marcuse écrit :  « Là se trouvent toutes les forces matérielles et intellectuelles qu’il est possible d’appliquer à la réalisation d’une Société libre. Celui qui n’utilise pas toutes ces forces pour les mobiliser contre la Société existante ne peut parvenir à sa propre libération ».

 Maintenant, l’UTOPIE CAPITALISTE, l’UTOPIE LIBERALE, et après ?…

Certaines avaient la prétention de réaliser ici et maintenant des possibilité de vie UTOPIQUE en marge de la civilisation ; d’autres, avaient le désir de proposer à la société de nouvelles formes de vie et d’organisation servant d’exemple ou d’alternative, essayant d’instaurer en commun un nouvel état d’esprit et une nouvelle réalité.

Cependant, comme toujours, plus l’UTOPIE paraît à portée de la main, plus elle s’esquive et s’éloigne, provoquant la déception et les désenchantements des uns, et poussant les autres à de nouveaux efforts pour l’atteindre. La science aurait chassé la religion, le communisme démontré son échec, socialisme et capitalisme leur limite, le libéralisme ses excès :
Quelles solutions sans révolution ?…  Quel bonheur et quelle égalité pour quels individus ?

 

 

Quant au paradoxe Politique : UTOPIE OU L’ETERNEL DEBAT … dans son livre « Les partis politiques », Maurice Duverger, juriste et journaliste de renom, analysait en 1958 les deux faces de la politique, à la fois : « Pouvoir permettant aux individus et aux groupes qui le détiennent d’assumer leur domination sur la Société et d’en tirer profit » et « Efforts pour faire régner l’ordre et la justice  … moyen de réaliser l’intégration de tous les individus dans la Communauté ». Donc, société bloquée, décousue, fracturée, et en dangereuse situation d’affrontement social.

 Pour finir, cette citation du philosophe Nicolas Berdiaeff : « Les UTOPIES paraissent beaucoup plus réalisables aujourd’hui qu’on ne le croyait avant. Et maintenant, nous nous trouvons devant un autre problème également angoissant : comment éviter leur réalisation définitive ?… peut-être une nouvelle ère commencera-t-elle, dans laquelle les intellectuels et les classes instruites essaieront d’imaginer l’UTOPIE et de revenir à une société non utopique, qui soit moins parfaite, mais plus libre ».

       Gabriel DELICOURT
                    Décembre 1993

 

1.    Le 7 juin 2009, à l'aune du renouvellement du Parlement européen, au coeur du désastre exponentiel de l'économie et de l'emploi, suite aux soubressauts de l'explosion de la bombe spéculative planétaire du 17 septembre 2008 (Lehman Brother), combien de pauvres compte la Communauté européenne ? … pour quelles nouvelles UTOPIES : celle du courage et du nécessaire affrontement des mutations ou celle du  NO FUTURE pour les générations sacrifiées … UTOPIE DE L’IMPUISSANCE RESIGNEE ? … UTOPIE DU DESESPOIR  … ?

2.   Codicilles :

« Il n’y a de classe dirigeante que courageuse. A toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées par le courage et par l’acceptation consciente du risque.
Dirige, celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer.  Est respecté, celui qui, volontairement, accompli pour les autres les actes difficiles ou dangereux.  Est le chef, celui qui procure aux autres la sécurité en prenant pour lui tous les dangers …Le courage pour l’entrepreneur, c’est l’esprit d’entreprise et le refus de recourir à l’Etat …
Et ce n’est pas avec les sentiments de convoitise ou de colère que les hommes devraient se regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait le prélude à de la justice !
 »

Jean Jaurès
La Dépêche de Toulouse, 28 mai 1890


Toute civilisation humaine, aussi humble soit-elle, se présente sous deux aspect majeurs : d’une part elle est dans l’univers, d’autre part elle est elle-même un univers.

Elle est dans l’univers, ce qui signifie d’abord qu’elle s’insère dans le temps et dans l’espace. Ensuite qu’elle s’articule avec la nature physique. Enfin que ses membres sont eux-mêmes des êtres biologiques dont la société rythme par ses usages la naissance, la croissance et le déclin.

Mais aussi cette société constitue elle-même un univers, avec ses divisions, ses répartitions, ses hiérarchies et ses lois. Et elle engendre des œuvres dans lesquelles elle se reflète et qui influent sur son développement.

Claude Lévi – Strauss